éditorial 31.12.2016

Le droit d'être végane

Martin Gibert

Gibert martin Martin Gibert est rédacteur en chef de Versus et auteur de Voir son steak comme un animal mort. Photographie par Same Ravenelle

Je me dis souvent qu’il y a de quoi être enthousiaste avec le véganisme. Car le mouvement avance. De plus en plus de femmes et d’hommes prennent conscience des horreurs vécues par les animaux dans les élevages et les abattoirs. Il faut d’ailleurs saluer le travail des activistes et des associations qui nous révèlent la réalité de l'exploitation. Les médias, bon an, mal an, relayent l’information. Et l’argument environnemental fait son chemin. Ça bouge même dans certaines institutions. À Lille, un resto universitaire offre désormais des options végétaliennes à chaque repas. Barcelone, depuis mars dernier, est désormais la première ville à s’être déclarée veg-friendly.

On avance aussi par la bande. En Ontario, la Commission des droits de la personne a récemment mis à jour sa Politique sur la croyance. De quoi s’agit-il? Le Code des droits de la personne vise à protéger la dignité humaine et à empêcher les discriminations (racistes, sexistes, religieuses, etc.) dans différents domaines comme l’emploi, le logement ou les services.


Or, depuis décembre dernier, pour refléter l’évolution des moeurs et pallier certaines incohérences juridiques, la notion de croyance (creed) vient de recevoir une définition qui n’est plus strictement confessionnelle. Devant un tribunal, il sera désormais possible de contester des discriminations liées à l’athéisme ou à des convictions morales… comme le véganisme.


Vers une reconnaissance juridique


Une étudiante en biologie, par exemple, pourrait ainsi faire valoir son droit à ne pas participer à des dissections dans le cadre de ses études. Camille Labchuk, de l’ONG Animal Justice, évoque d’autres domaines d’application potentielle : un végane pourrait refuser de porter un uniforme avec du cuir ou de la fourrure, il pourrait aussi demander à son employeur de ne pas tenir de réunions dans un restaurant sans options végé. Les juges exigeront-ils des accommodements raisonnables? Je dois avouer une certaine impatience à découvrir la jurisprudence. En attendant, tout donne à penser que le véganisme remplit bien les critères de la commission ontarienne. En effet, une conviction est une croyance susceptible d’être protégée à cinq conditions : 1) être sincère, profonde et adoptée de façon volontaire ; 2) être intégralement liée à l’identité de la personne et à la façon dont elle se définit et s’épanouit ; 3) constituer un système particulier de convictions, à la fois exhaustif et fondamental, qui régit sa conduite et ses pratiques ; 4) aborder les questions ultimes de l’existence humaine, dont les idées sur la vie, son sens, la mort et l’existence ou non d’un Créateur et (ou) d’un ordre d’existence supérieur ou différent ; 5) avoir une connexion quelconque à une organisation ou une communauté professant un système commun de convictions.


Sans doute le quatrième critère pourrait-il prêter à débat : dans quelle mesure l’antispécisme, l’égale considération des intérêts ou la critique du suprématisme humain abordent-ils « les questions ultimes de l’existence humaine » ou le « sens de la vie » ? Mais si l’athéisme passe le test – ce qui est un des objectifs avoués de la commission –, on voit mal comment le véganisme pourrait y échapper. 


De même, le second critère ne sera pas du goût de tous. Pour beaucoup, la question des conséquences de nos actes sur les animaux – ou, si l’on veut, la question politique – devrait l’emporter sur toute tentation d’une « identité végane ». Mais l’un n’exclut évidemment pas l’autre. Et comment ne pas admettre que de nombreuses personnes se définissent effectivement par leur véganisme ?


Des droits humains, trop humains


On peut bien sûr juger ce combat dérisoire. Après tout, qu’est-ce qu’échouer un cours de biologie ou supporter une réunion dans un steak house au regard des ignominies que subissent les animaux non humains ? Mais, comme l’histoire des mouvements sociaux nous l’apprend, on ne gagne habituellement rien à jouer la carte de la concurrence victimaire.


On peut aussi s’inquiéter de la perche tendue aux apôtres du carnisme. En mettant le véganisme sur le même plan – juridique – que les croyances religieuses, n’est-on pas en train de donner de l’eau au moulin végéphobe ? Car, comme on le sait, assimiler le véganisme à une secte (irrationnelle, puritaine, dangereuse) demeure un moyen privilégié d’apaiser la dissonance cognitive qui saisit parfois celle qui s’attable devant un animal mort. Cela renforce également cette réduction aux « croyances personnelles » qui permet d’occulter à peu de frais la question morale.


Il n’empêche que j’ai quand même du mal à ne pas me réjouir. Un peu. Car il y a bien une forme d’injustice à imposer des dissections à l’étudiante végane. Qu’on le veuille ou non, ce genre d’évolution pourrait bien faciliter la vie de nombreuses personnes. Des personnes, soit dit en passant, de plus en plus nombreuses. Bref, comment ne pas voir d’un bon oeil une évolution juridique qui suggère une reconnaissance institutionnelle du véganisme ?


Quant à l’ironie de la situation – donner des droits, non pas aux animaux, mais à celles et ceux qui défendent leurs droits –, elle témoigne surtout d’un paradoxe, celui d’une justice qui entend promouvoir l’égalité sans sortir de son cadre spéciste. Rien de très nouveau dans ce double standard. Mais il n’est pas interdit d’espérer : à force de s’y frotter, la pensée juridique, qui n’aime rien tant que la cohérence et l’universalité, pourrait bien finir par sortir de ses gonds.


Avec ce troisième numéro de Versus, nous avons décliné le véganisme dans toutes ses dimensions. Outre nos rubriques habituelles (éditos, international, sciences, mode, art, livres, archives, vermines), on trouvera désormais une section cinéma, et une autre écolo. Pour notre dossier, nous avons demandé aux Trappeuses d’imaginer un Retour aux sources 2.0 : cosmétiques DIY, potager urbain, tiny house et entrevue avec Bea Johnson, l’instigatrice du mouvement zéro déchet. Côté cuisine, on vous présente des recettes comfort food.


Nous avons aussi le plaisir d’accueillir de nouvelles plumes (garanties sans cruauté) : Martin Page et Véronique Grenier témoignent de leur quotidien, tandis que Valéry Giroux s’intéresse à la «viande heureuse», Yves Bonnardel, à la domination adulte, et Ophélie Véron, au véganarchisme. Notre petite fierté ? Une entrevue exclusive avec Yuval Noah Harari, auteur de l’indispensable Sapiens : une brève histoire de l’humanité.


Au final, si le droit d’être végane marque une évolution juridique, nous entendons bien, pour notre part, contribuer à l’évolution des moeurs. Et des idées. Et tant mieux si ces idées font débat. Car, oui, le véganisme est contrasté. Oui, il est identitaire et collectif, parfois excluant, rigoriste et puritain. Humain et trop humain. Mais, qu’on se le tienne pour dit : il est aussi politique.


1 Voir le site web de la Commission ontarienne des droits de la personne : http://www.ohrc.on.ca/fr


 

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